L’amortissement dégressif constitue un mécanisme fiscal stratégique permettant aux entreprises d’optimiser leur charge fiscale tout en respectant les principes comptables. Cette méthode d’amortissement accéléré offre la possibilité de concentrer les dotations aux amortissements sur les premières années d’utilisation d’un bien, créant ainsi un avantage de trésorerie significatif. Contrairement à l’amortissement linéaire qui répartit uniformément la dépréciation sur toute la durée de vie de l’immobilisation, le système dégressif épouse davantage la réalité économique de nombreux équipements industriels qui perdent une part importante de leur valeur dès les premières années d’exploitation.

Cadre réglementaire et fondamentaux de l’amortissement dégressif selon le CGI

Dispositions légales de l’article 39 A du code général des impôts

L’article 39 A du Code général des impôts établit le cadre juridique précis de l’amortissement dégressif. Cette disposition fiscale autorise les entreprises soumises au régime réel d’imposition à pratiquer un amortissement dégressif pour certaines catégories d’immobilisations corporelles. Le texte précise que cette faculté s’applique exclusivement aux biens d’équipement neufs ayant une durée normale d’utilisation d’au moins trois ans.

La réglementation impose également que l’option pour l’amortissement dégressif soit exercée dès la première année d’acquisition du bien. Cette décision revêt un caractère irrévocable et s’applique obligatoirement à l’ensemble des immobilisations de même nature acquises au cours du même exercice. L’administration fiscale considère que cette cohérence dans le traitement comptable garantit la sincérité des comptes.

Conditions d’éligibilité des immobilisations selon l’annexe II du CGI

L’annexe II du Code général des impôts dresse une liste exhaustive des biens éligibles à l’amortissement dégressif. Cette énumération comprend principalement les matériels et outillages industriels, les installations techniques spécialisées, ainsi que certains équipements tertiaires. Les matériels de manutention, les installations de production d’énergie, et les systèmes d’épuration constituent des catégories privilégiées.

Les conditions d’éligibilité exigent que les biens soient acquis à l’état neuf et destinés à une utilisation professionnelle effective. L’administration fiscale vérifie particulièrement que l’immobilisation ne constitue pas un simple placement financier mais contribue réellement à l’activité opérationnelle de l’entreprise. Cette exigence fonctionnelle distingue l’amortissement dégressif des autres dispositifs de défiscalisation.

Durées d’amortissement fiscales et coefficients dégressifs officiels

Le système fiscal français établit une corrélation directe entre la durée d’amortissement et le coefficient dégressif applicable. Cette relation mathématique permet de déterminer avec précision le taux d’amortissement dégressif pour chaque catégorie d’immobilisation. Les durées d’usage admises résultent généralement des usages professionnels reconnus et des données techniques constructeurs.

Les coefficients dégressifs officiels s’échelonnent de 1,25 à 2,25 selon la durée de vie du bien, créant un système progressif d’avantages fiscaux proportionnels à l’importance de l’investissement.

Cette progressivité reflète la volonté du législateur d’encourager davantage les investissements lourds et stratég

iques. Concrètement, le coefficient est fixé à 1,25 pour une durée d’usage comprise entre 3 et 4 ans, à 1,75 pour les biens amortis entre 5 et 6 ans, et à 2,25 pour les durées supérieures. Le taux d’amortissement linéaire (100 / durée d’usage) est alors multiplié par ce coefficient pour obtenir le taux dégressif applicable à la valeur nette comptable du bien au début de chaque exercice.

Les tableaux d’amortissement établis par l’administration (BOFiP, notamment BOI-BIC-AMT-20-20-30) servent de référence pour sécuriser ces durées d’usage fiscales. En pratique, il est recommandé de documenter le choix de la durée (notice constructeur, usages de la profession, recommandations de l’expert-comptable) afin de pouvoir justifier le taux dégressif retenu en cas de contrôle.

Exclusions réglementaires : véhicules de tourisme et biens d’occasion

Le régime de l’amortissement dégressif s’accompagne de nombreuses exclusions. Sont notamment exclus les véhicules de tourisme, les camionnettes et, plus largement, une grande partie du matériel commercial ou de représentation. L’objectif du législateur est clair : réserver l’avantage fiscal aux biens d’équipement productifs plutôt qu’aux actifs à usage mixte ou à caractère de confort.

De même, les biens acquis d’occasion ne peuvent, en principe, pas bénéficier de l’amortissement dégressif. La méthode suppose en effet une corrélation forte entre l’accélération de l’amortissement et l’usure rapide d’un bien neuf. Quelques régimes dérogatoires existent (matériels remis à neuf par le fabricant, opérations de fusion ou d’apport partiel d’actif), mais ils restent encadrés et doivent être analysés au cas par cas avec un conseil spécialisé.

Méthodologie de calcul des coefficients multiplicateurs dégressifs

Application du coefficient 1,25 pour les immobilisations de 3 à 4 ans

Pour les immobilisations dont la durée d’usage fiscale est comprise entre 3 et 4 ans, le coefficient dégressif applicable est de 1,25. Le calcul suit une logique simple : on détermine d’abord le taux linéaire, puis on applique le coefficient. Ainsi, pour un bien amortissable sur 4 ans, le taux linéaire est de 25 % (100 / 4), ce qui donne un taux dégressif de 31,25 % (25 % × 1,25).

Ce coefficient relativement modéré reste adapté aux biens dont la dépréciation économique est rapide mais pas brutale, comme certains équipements de bureau ou du petit matériel industriel. Pour vous assurer de la cohérence du plan d’amortissement, il est utile de comparer, dès le départ, la répartition des annuités en linéaire et en dégressif sur un tableau simulé afin de visualiser l’impact sur le résultat et l’impôt sur les sociétés.

Utilisation du coefficient 1,75 pour les biens amortis entre 5 et 6 ans

Lorsque la durée d’amortissement fiscale se situe entre 5 et 6 ans, le coefficient dégressif s’élève à 1,75. C’est le cas typique des matériels industriels lourds, de nombreux équipements de production ou encore de certains matériels de manutention. Pour un bien amorti sur 5 ans, le taux linéaire est de 20 %, et le taux dégressif ressort à 35 % (20 % × 1,75).

Ce coefficient 1,75 matérialise un réel effet de levier fiscal : les premières annuités de dotation sont très supérieures à celles du linéaire, ce qui réduit fortement le résultat imposable au démarrage de l’investissement. À l’inverse, les dernières années voient la charge diminuer, ce qui peut entraîner une remontée mécanique du résultat. Anticiper ce « profil en cloche » des charges d’amortissement est essentiel pour piloter votre liasse fiscale et votre trésorerie.

Coefficient dégressif de 2,25 pour les durées d’amortissement supérieures

Pour les immobilisations dont la durée d’utilisation excède 6 ans, le coefficient dégressif atteint 2,25. Il concerne principalement les bâtiments industriels à courte durée d’usage, certains immeubles hôteliers ou des équipements techniques très coûteux. Avec une durée d’amortissement de 8 ans, par exemple, le taux linéaire est de 12,5 % et le taux dégressif de 28,125 % (12,5 % × 2,25).

Ce coefficient élevé traduit la volonté du législateur de soutenir les investissements structurants et capitalistiques. En pratique, l’application d’un taux dégressif aussi fort conduit à des annuités initiales très importantes, parfois proches de l’usage économique réel du bien. Il convient cependant d’être vigilant : ce « cadeau fiscal » des premières années se traduit mécaniquement par des dotations plus faibles ensuite, ce qui peut augmenter l’impôt à moyen terme si la rentabilité de l’entreprise progresse.

Calcul de l’annuité dégressive : valeur résiduelle × taux dégressif

La formule opérationnelle de calcul de l’amortissement dégressif est relativement simple : chaque année, on applique le taux dégressif à la valeur nette comptable (VNC) en début d’exercice. La VNC correspond à la valeur d’origine diminuée des amortissements déjà pratiqués. L’annuité se calcule donc ainsi : Annuité dégressive = VNC début d'exercice × taux dégressif × (nombre de mois / 12).

On peut comparer ce mécanisme aux intérêts d’un prêt à taux fixe mais calculés sur le capital restant dû : tant que la base est élevée, le montant calculé reste important, puis il diminue au fur et à mesure que la VNC s’érode. Pour sécuriser vos calculs, il est recommandé de tenir un tableau d’amortissement détaillé, mentionnant pour chaque exercice la base, le taux, l’annuité, le cumul des amortissements et la VNC de clôture. De nombreux logiciels comptables intègrent aujourd’hui ce calcul, mais il reste utile de comprendre la mécanique pour vérifier la cohérence des plans proposés.

Transition vers l’amortissement linéaire et point de basculement optimal

Détermination mathématique du moment de basculement dégressif-linéaire

Le régime fiscal français prévoit la possibilité – et même l’obligation – de basculer du mode dégressif au mode linéaire lorsque ce dernier devient plus favorable. Comment identifier ce point de basculement ? Mathématiquement, il intervient lorsque l’annuité calculée en dégressif devient inférieure à l’annuité calculée en linéaire sur la durée résiduelle d’utilisation du bien.

Concrètement, on compare chaque année, à partir d’une certaine VNC, l’annuité dégressive (VNC × taux dégressif) à l’annuité linéaire résiduelle (VNC / nombre d’années restant à courir). Dès que cette dernière dépasse la première, il est plus avantageux – et fiscalement admis – de poursuivre le plan d’amortissement selon la méthode linéaire. Ce basculement permet de « lisser » la fin de vie comptable du bien et d’éviter une VNC résiduelle trop faible non amortie.

Calcul comparatif des annuités dégressives et linéaires résiduelles

La comparaison des annuités dégressives et linéaires résiduelles repose sur une logique de bon sens : quelle méthode permet d’amortir le plus rapidement la VNC restante dans le respect du cadre fiscal ? Supposons un bien avec une durée d’usage initiale de 5 ans et un taux dégressif de 35 %. Après trois exercices, il reste 2 ans d’utilisation, et la VNC est de 6 231 €. L’annuité linéaire résiduelle est de 3 115,50 € (6 231 / 2), tandis que l’annuité dégressive serait de 2 181 € (6 231 × 35 %).

Dans ce cas, l’annuité linéaire étant supérieure, le plan doit basculer en linéaire pour les années restantes. Vous voyez ici l’intérêt de construire un tableau comparatif, ne serait-ce que dans un simple tableur, pour tester année par année le meilleur scénario. Cette démarche vous permet également d’anticiper l’évolution future des charges d’amortissement et d’intégrer ces données dans vos prévisions de résultat et de trésorerie.

Optimisation fiscale du basculement selon la VNC restante

La question que se posent de nombreux dirigeants est la suivante : peut-on « piloter » ce basculement pour optimiser l’économie d’impôt ? La réponse est nuancée. Sur le plan strictement fiscal, le basculement s’impose à partir du moment où l’annuité linéaire est supérieure. Il ne s’agit donc pas d’un libre arbitrage, mais d’une règle objective imposée par le CGI et commentée par le BOFiP.

En revanche, vous pouvez agir en amont, lors du choix de la durée d’amortissement et du moment d’acquisition de l’immobilisation, pour influencer le profil des annuités et donc la VNC résiduelle au moment du basculement. Acheter un bien en début ou en fin d’exercice, par exemple, n’aura pas le même effet sur la dotation pratiquée la première année, en raison du prorata temporis. Une simulation pluriannuelle, intégrant différents scénarios d’investissement, reste la meilleure manière d’optimiser l’impact global sur l’impôt sur les bénéfices.

Impact de la règle du prorata temporis sur l’année de basculement

Le prorata temporis joue un rôle déterminant dans l’année de basculement. En amortissement dégressif, le point de départ est fixé au premier jour du mois d’acquisition, et non à la date exacte de mise en service. Si vous achetez un bien le 28 mars, l’annuité sera calculée à partir du 1er mars, soit 10 mois pour un exercice clôturé au 31 décembre, ce qui augmente la dotation de la première année.

Ce mécanisme peut avancer ou retarder de facto le moment où l’annuité linéaire résiduelle devient plus favorable, puisque la VNC évoluera différemment selon le nombre de mois amortis la première année. Dans les situations où plusieurs investissements importants sont prévus, il peut être pertinent de caler les dates d’acquisition et de mise en service de manière réfléchie, toujours dans le respect de la réalité économique, pour gérer au mieux le profil de vos amortissements dégressifs.

Applications pratiques sectorielles et études de cas détaillées

L’amortissement dégressif ne présente pas le même intérêt pour toutes les entreprises. Son impact dépend étroitement du secteur d’activité, du rythme de renouvellement des équipements et du modèle économique. Dans l’industrie lourde, par exemple, les investissements en machines de production ou en lignes automatisées sont souvent massifs et concentrés sur quelques exercices : le mode dégressif permet alors de rapprocher la charge d’amortissement des premiers flux de production générés.

À l’inverse, dans les services, où l’essentiel des coûts est constitué de charges de personnel, l’amortissement dégressif prendra tout son sens pour des investissements ponctuels en matériel informatique, en systèmes de sécurité ou en aménagements techniques importants. Il sert alors de levier pour absorber l’impact fiscal de ces investissements sur les premières années.

Illustrons avec deux cas de figure :

  • Cas n°1 – Entreprise industrielle : une PME de fabrication acquiert un four industriel neuf pour 200 000 € HT, amortissable sur 6 ans. Le taux linéaire est de 16,67 %, le taux dégressif de 29,17 % (16,67 % × 1,75). Les trois premières années, les dotations dégressives permettent de réduire fortement le résultat imposable, ce qui est particulièrement intéressant si l’entreprise vient d’engager par ailleurs des frais de développement ou de recrutement.
  • Cas n°2 – Cabinet de services : un cabinet de conseil investit 80 000 € HT dans une infrastructure informatique (serveurs, pare-feu, baies de stockage) amortissable sur 5 ans. Le taux dégressif de 35 % reflète la forte obsolescence technologique du matériel. Les premières années, la charge d’amortissement rejoint la période où les gains de productivité et de qualité de service sont les plus marqués.

Dans les deux cas, le tableau d’amortissement dégressif sert de véritable outil de pilotage. Il permet de visualiser, année par année, la VNC, les annuités, le basculement en linéaire et l’impact estimé sur le résultat fiscal. C’est aussi un document précieux pour échanger avec votre banquier ou vos investisseurs, car il matérialise la façon dont l’entreprise absorbe ses investissements dans le temps.

Comptabilisation selon le PCG et déclarations fiscales obligatoires

Sur le plan comptable, le Plan comptable général (PCG) n’interdit pas le recours à l’amortissement dégressif, mais il impose que les amortissements reflètent le rythme de consommation des avantages économiques du bien. Dès lors que le rythme fiscal (dégressif) s’écarte du rythme économique réel, l’écart doit être constaté en amortissements dérogatoires. Autrement dit, on distingue l’amortissement économique (souvent linéaire) de l’amortissement fiscal (dégressif), la différence étant comptabilisée dans les provisions réglementées.

Concrètement, les dotations d’amortissement économique sont enregistrées au compte 6811 « Dotations aux amortissements sur immobilisations corporelles », tandis que la fraction dérogatoire fait l’objet d’une écriture en 68725 « Dotations aux amortissements dérogatoires ». Symétriquement, lorsque l’annuité linéaire devient supérieure à l’annuité dégressive, on enregistre des reprises en 78725. Pour les PME ne dépassant pas certains seuils, la réglementation offre une tolérance : elles peuvent comptabiliser directement l’annuité fiscale globale en 681 sans isoler l’amortissement dérogatoire, sauf pour les biens décomposables.

Sur le plan déclaratif, les amortissements dégressifs sont reportés dans la liasse fiscale, notamment dans le tableau des immobilisations et amortissements (formulaire n°2055) et, le cas échéant, dans les tableaux dédiés aux provisions réglementées. En cas de divergence significative entre l’amortissement comptable et fiscal, il est indispensable d’opérer les réintégrations ou déductions extra-comptables adéquates dans le tableau 2058-A (IS) ou 2033-B (BIC simplifié). Une documentation claire des durées, des méthodes et des tableaux d’amortissement permettra de justifier sans difficulté les montants portés en déduction.

Avantages fiscaux et stratégies d’optimisation patrimoniale entreprise

L’atout principal de l’amortissement dégressif tient à sa capacité à déplacer la charge fiscale dans le temps. En concentrant les dotations sur les premières années, il réduit l’impôt sur les sociétés au moment où le poids de l’investissement est le plus ressenti. C’est un peu comme si l’entreprise se voyait accorder un prêt sans intérêt par le fisc : elle paie moins d’impôt aujourd’hui, mais davantage plus tard, lorsque les dotations d’amortissement diminueront.

Sur le plan patrimonial, le mode dégressif vient s’inscrire dans une stratégie plus large : arbitrage entre distribution de dividendes et autofinancement, planification des investissements, gestion de la capacité d’endettement. En lissant mieux la charge sur les premières années, l’entreprise préserve sa trésorerie, ce qui peut faciliter la constitution de réserves ou le financement d’autres projets structurants. Dans certains groupes, le choix entre linéaire et dégressif est intégré dans une réflexion globale de consolidation et d’optimisation de la charge d’impôt à l’échelle de plusieurs filiales.

Reste une question clé : l’amortissement dégressif est-il toujours la solution idéale ? Pas nécessairement. Si vous anticipez des pertes fiscales sur les premières années ou si vous bénéficiez déjà de dispositifs d’allègement (crédit d’impôt, déficits reportables), l’intérêt marginal du dégressif peut être limité. À l’inverse, dans une phase de forte rentabilité, il constitue un levier efficace pour réduire immédiatement votre base imposable. L’essentiel est donc d’aborder ce choix non comme un réflexe automatique, mais comme un outil parmi d’autres dans la boîte à outils de la gestion fiscale et patrimoniale de l’entreprise.